Un été de mars 2017 : Guyane, le rêve d’une génération

Les événements guyanais de mars 2017 sont historiques : toutes les composantes de la population se sont mobilisées et attendent désormais des solutions. L’ampleur des dégâts est tellement vaste qu’elle impose aux politiques publiques d’imaginer et de mettre en œuvre un modèle de développement et d’aménagement innovant pour les générations futures tout en répondant aux urgences aujourd’hui.

Le petit été de mars

Le 17 mars 2017, en pleine conférence internationale de la convention de Carthagène, les 500 frères, – collectif créé pour protester contre la violence et l’insécurité-  fait irruption. Le groupe cagoulé demande à Ségolène Royal – Ministre de l’environnement, de l’énergie et de la mer- de réagir au plus vite face  aux problèmes de violence et d’insécurité en Outre-mer. Incident diplomatique : la conférence est annulée. Personne ne le sait encore, mais cet évènement marque le début de ce que certains appelleront le printemps guyanais – en référence au printemps arabe de 2010-. En réalité, il s’agit plutôt du « petit été » de mars guyanais. Période pendant laquelle la saison des pluies, laisse place sous l’équateur à des embellies éphémères.

Un mouvement citoyen exprimant une colère généralisée.

Dès le 16 mars 2017, un mouvement regroupant salariés grévistes, citoyens et chefs d’entreprises se fédère. Le 25 mars, une majorité de syndicats décident une grève générale illimitée soutenue par les élus. Ils réclament du gouvernement un plan massif de rattrapage sanitaire, économique, éducatif, sécuritaire, foncier et énergétique, justice.

La population, les collectifs organisent des barrages routiers à des carrefours stratégiques. Le grand port maritime de Guyane est également bloqué ainsi que l’aéroport de Cayenne et le Centre Spatial Guyanais. Air France et Air Caraïbes annulent leurs vols. Les avocats du barreau de Guyane sont mobilisés, les audiences sont suspendues. La Guyane est totalement paralysée et l’emblématique lanceur européen ARIANE est cloué au sol.

La réalité du désastre est mise au grand jour.

Après une semaine de blocage, la presse nationale et internationale qui avait l’habitude de couvrir les tirs de fusée s’arrête cette fois à Cayenne et dévoile au monde entier la réalité d’un territoire sinistré et inconnu d’un grand nombre au point que l’un des candidats à la présidentielle parle de « l’île » de la Guyane. « La crise en Guyane dans une impasse », titre Libération. « La Guyane paralysée par la grève générale » et « les tentatives du gouvernement pour ramener le calme ont échoué », indique le quotidien économique Les Echos. Le Figaro décrit la « la Guyane gangrénée par la violence » : « un homicide par semaine, 22% de chômeurs, des clandestins par dizaines de milliers… »

Le 27 mars 2017, le Nouvel Obs titre « La Guyane est maltraitée, oubliée, dénigrée ». Que l’on soit d’ici ou d’ailleurs, on prend de plein fouet, l’horreur des statistiques déplorables qui révèle l’échec des politiques publiques locales et nationales : le PIB par habitant guyanais était de 15.416 euros. Moitié moins que celui de l’Hexagone (31.420 euros) ; En 2014 le taux de chômage était de 22,3% contre 9,9% dans l’hexagone. La densité de médecins libéraux n’y était, en 2012, que de 71 pour 100.000 habitants. 3 fois moins que dans l’Hexagone. La proportion de 20-29 ans ayant quitté l’école sans diplôme à 54% en Guyane, contre 17,1% dans l’hexagone. Un réseau électrique souvent défectueux, des infrastructures de transport insuffisantes…

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La mobilisation généralisée inquiète au plus haut niveau. Le 24 mars, la diplomatie américaine alerte les voyageurs sur la destination. Les Etats-Unis considèrent cette crise comme « potentiellement violente ».

La Guyane, pépite du monde

Les chiffres révélés en ce petit été de mars 2017, nous font presque oublier la magie de la Guyane qui en surface et en nombre d’habitants est comparable à l’Islande. Les statistiques de ce territoire d’un sixième de l’Hexagone, 7 fois plus grand que l’Ile de France et 10 fois plus grand que la Corse – nous assomment. Ils masquent l’autre réalité : l’une des biodiversités les plus riches au monde ; des populations en capacité de vivre en harmonie avec leur environnement, des ressources minières (or, aluminium, diamant), 126 000 km² de domaine maritime riche en ressources anioniques mais aussi pétrolières ; la frontière, le lien, l’articulation entre l’Europe (740 millions d’habitants) et l’immense Brésil (200 millions d’habitants), une capacité à intégrer sur une génération des étrangers venus du monde entier : À l’âge de 10 ans, 93% des enfants scolarisés parle au moins 2 langues, 41 % au moins 3 langues et 11% au moins 4 langues… L’espoir est immense et légitime. Le juriste en droit international et essayiste Keïta STEPHENSON titre dans l’une de ses publications « Ici, nous sauvons le monde, la Guyane terre de mondialisation » ou encore « réalisons le rêve guyanais ».

Une révolution participative, des élus mis à l’écart

L’anthropologue Isabelle Hidair évoque dans le journal du monde du 30 mars 2017, la notion de « révolution participative », en ce sens que le mouvement initié par les syndicats est appuyé par les collectifs de citoyens et soutenu par toutes les composantes de la population de toutes classes sociales et d’origines ethniques. La population attend le remède à tous ses maux qu’elle découvre elle-même chaque jour. Ils viennent de partout : de l’éducation, des professionnels de santé, du monde économique, agricole …même des avocats et des patrons (MEDEG Guyane),  des représentants des peuples premiers, Amérindiens et des Bushinengué, descendants des « Marrons » qui ont fui et combattu le système esclavagiste.

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Tous ont la même légitimité à saisir l’occasion d’exprimer leurs souffrances, mais elles sont si vastes et si nombreuses que très vite, plus aucune revendication ne sort du lot  et le mille feuilles des difficultés et problématiques n’en finit plus de gonfler.

Un débat s’ouvre entre les élus et les collectifs fédérés dans le collectif « Pou Lagwiyann Dékolé ! » (Pour que la Guyane décolle) : qui des élus ou des collectifs portés par la population sont les plus légitimes ? Sur un territoire ou l’abstention est forte et ou près de la moitié des habitants est étrangère en situation régulière n’a pas le droit de vote, la représentation de toute la population par les élus est affaiblie. Néanmoins la mobilisation populaire n’a pas réclamé le départ des élus. Ces derniers défendent qu’ils n’ont eu de cesse d’interpeler les gouvernements successifs sur les problématiques guyanaises et qu’ils n’ont jamais été entendus, renforçant ainsi la légitimité des collectifs à négocier directement avec le gouvernement mais pouvant également révéler un dysfonctionnement démocratique majeur.

Le maire de Saint-Laurent du Maroni, commune frontière avec le Surinam soutient que les collectifs sont nés du mutisme des gouvernements successifs. En réponse à cette position, Jean-Michel BAYLET, ministre de l’Aménagement du territoire et des collectivités dénonce la corruption du territoire selon le Canard Enchaîné du 5 avril 2017. Ici comme ailleurs, la question de la moralisation de la vie publique est posée. L’exigence de transparence et de bonne utilisation des deniers publics est ici encore plus forte, tant les besoins d’équipements publics sont énormes. Les attentes de la population exigent un niveau de rigueur et d’intégrité à la hauteur du déficit structurel.

Un gouvernement embarrassé, des réponses incomprises

A quelques jours des élections présidentielles, le gouvernement se serait bien passé d’un mouvement qui se propage et dont l’ampleur ne cesse de grandir.

Le 23 mars 2017, Ericka Bareigts, la ministre de l’Outre-mer, annonce l’attribution de 3,5 millions d’euros au titre du fonds exceptionnel d’investissement (FEI) en 2017.

Le Premier Ministre Bernard Cazeneuve indique que « le respect que l’on doit à la Guyane commence d’abord par une exigence de vérité et de responsabilité ». Il appelle « l’ensemble des acteurs de la crise à faire preuve de responsabilité et méthode ».

Le 24 mars 2017 une délégation interministérielle arrive en Guyane. Elle est conduite  par Jean-François Cordet, conseiller maître à la Cour des comptes et ancien préfet de Guyane et composée de plusieurs hauts fonctionnaires, issus de différents ministères. Elle comprend aussi Michel Yahiel, commissaire général de France Stratégie et ex-conseiller social de François Hollande. La délégation a demandé aux manifestants de leur remettre leurs revendications.

Les maires de Guyane exigent la venue des ministres et refusent de rencontrer la mission interministérielle. Une position partagée par les collectifs.

Le 28 mars 2017, la marche organisée à Cayenne à l’occasion de la « journée morte » constitue « la plus grosse manifestation jamais organisée » sur ce territoire, selon l’AFP. Les peuples autochtones font savoir qu’ils ont également des revendications.

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Le drapeau guyanais, auparavant étendard des autonomistes et des indépendantistes inonde la ville : il est désormais le symbole d’une identité guyanaise. Une Guyane qui veut montrer au monde qu’elle existe et qu’elle est en détresse. Les Guyanais n’en peuvent plus : en créole « Nou Gon Ké Sa !» mais également décliné dans toutes les langues parlés en Guyane.

Le 29 mars 2017, Matthias Fekl, Ministre de l’Intérieur et Éricka Bareigts, Ministre des Outre-mer, arrivent en Guyane.

Le 30 mars 2017, Ericka Bareigts présentent ses excuses « au peuple de Guyane », ce qui n’est pas apprécié par le Premier Ministre apprendra-t-on de la presse nationale quelques jours plus tard.

Le samedi 1er avril 2017, les discussions entre les collectifs et les élus démarrent. Les collectifs ont rassemblé les revendications de tous. Les ministres proposent 1,085 milliard pour la Guyane. Le collectif refuse la proposition du gouvernement. Il demande le départ du Préfet et l’arrivée du Premier Ministre. Matthias Fekl quittera la Guyane le même jour dans l’après-midi.

Le dimanche 2 avril 2017, le collectif évalue les besoins immédiats à 2,5 milliards d’euros, au lieu du 1,085 milliard proposé par l’État. Éricka Bareigts, Ministre des Outre-mer, quitte également la Guyane.

Le 4 avril 2017, les élus et le collectif estiment le montant nécessaire à plan d’urgence à 2 milliards en plus du 1,085 milliard proposé par l’Etat portant ainsi le chiffre à 3 milliards. Une grande marche est organisée à Kourou. Le directeur du CSG, Didier Faivre, reçoit une délégation d’élus et des collectifs. A l’issue de l’entretien, le Président de la collectivité territoriale de Guyane, un sénateur, un député et des représentants du collectif décident d’occuper une salle stratégique du Centre Spatial Guyanais en attendant le Conseil des Ministres du mercredi 5 avril 2017.

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Didier FAIRE, Directeur du Centre Spatial Guyanais

Le 5 avril 2017, Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement annonce une aide supplémentaire de 500 millions d’euros à la collectivité territoriale, soit un total de 1,585 milliard. Le MEDEF Guyane appelle à la reprise des activités mais les barrages seront maintenus. Le collectif exige 3 milliards.

L’ex Garde des Sceaux, Christiane Taubira, qui fut aussi durant 18 ans députée de la Guyane, indique le 5 avril 2017 qu’il n’est pas pertinent de raisonner en termes d’enveloppe et qu’il appartient au gouvernement et à la collectivité territoriale d’estimer les projets et d’en apprécier la justesse.

Une valorisation complexe du territoire émergeant de la population

Les collectifs divers et variés ont chacun fait un diagnostic par secteur. Le projet d’avenir pour la Guyane n’émerge ni des collectifs, ni de la classe politique, ni du gouvernement. Manifestement, il n’existe pas. Il nécessitera peut-être encore du temps : le temps d’en débattre, le temps qu’il soit partagé, le temps d’être enrichi par les acteurs de la société.

Mais on est peut-être arrivé à la situation que craignait déjà Georges Othily lors des évènements de 1996 où les lycéens avaient réclamé et obtenu la mise en place d’un Rectorat en Guyane. A cette date, Georges Othily prend la parole au Sénat : « Monsieur le Premier Ministre, je peux discuter avec vous, vous pourrez peut-être discuter avec mes enfants, mais ne le demandez pas à mes petits-enfants ». Effectivement, aujourd’hui la population attend une réponse maintenant, sans qu’on puisse lui opposer des contraintes de calendriers, de règlements, de lois.

La liste des manquements, des carences, des difficultés est là, elle est énorme. Le diagnostic est posé. L’évaluation des politiques publiques qui ont conduit à cette situation aurait pu mettre en évidence les responsabilités locales et nationales sans doute partagée dans un cadre institutionnel dont l’évolution semble vouloir refaire débat. Mais peu importe pour la population, l’urgence est maintenant de se nourrir, se soigner, se former et s’épanouir en toute sécurité.

Or, précisément, les Guyanais sont en capacité d’innover, ils savent s’adapter depuis des générations à leur environnement et ont développé des savoir-faire pour : apprendre de leurs anciens, se soigner, se nourrir. Ses savoir-faire méritent d’être valorisés et développés mais les modèles de politiques publiques occidentales de formation et d’aménagement du territoire se trouvent souvent en opposition avec la valorisation de ces modes de vie et de ces richesses humaines qui n’en finissent plus de s’appauvrir.

Le projet d’avenir guyanais découlera peut-être de la prise en compte de ces réalités en s’appuyant sur les richesses propres du territoire : un développement endogène qui ne peut plus n’en avoir que le nom. « Ce n’est plus à l’enfant bilingue ou trilingue non francophone de s’adapter à l’éducation, c’est à l’éducation qu’elle soit publique ou privée de s’adapter à cette réalité » indiquent des enseignants. In fine, « tous les enfants de Guyane entrant en 6ème parleront le français et au moins une autre langue ».

La croissance démographique exponentielle renvoie directement à la notion d’urgence dont le droit administratif permet déjà de s’affranchir de certaines règles. Il faudrait pouvoir aller plus loin, comme par exemple s’affranchir ou alléger les longues procédures d’études d’impact et de permis de construire pour les bâtiments publics qui retardent de plus d’un an leur mise en service d’équipements urgents.

La Guyane est immense, chaque espace guyanais est donc spécifique par sa géographie et par l’histoire de la population qui l’occupe. Chacun de ces espaces peut valoriser ses ressources propres et échanger, partager avec ses voisins. C’est de cela que pourraient découler les axes stratégiques, les objectifs, les actions et les priorités des politiques publiques. Les études et travaux sont déjà nombreux : Etats Généraux, Schéma d’Aménagement Régional, Guyane 2040, programmes des partis, contributions politiques, actes de colloques. La population, impliquée, va peut-être désormais s’approprier davantage cette littérature abondante.

La Guyane dispose également d’experts en développement durable, d’anthropologues, d’ethnologues, de médecins, d’ingénieurs, de juristes, d’économistes, d’architectes, de maîtres de conférences, de professeurs des écoles, de scientifiques… attachés à la Guyane. Ils devraient également s’associer à la démarche car ils sont en capacité d’inventer et de proposer un modèle de développement, un processus opérationnel, d’en chiffrer le cout, d’identifier les pistes de financement possibles, d’imaginer une gouvernance la plus efficace possible et de recenser les freins administratifs et réglementaires qu’il conviendra de lever.

Sans la construction d’un nouveau modèle partagé par tous, la Guyane ne répondra pas aux attentes des générations à venir, vivra encore cycliquement des mouvements sociaux et populaires et subira ces crises successives.

Laurent BARTHÉLEMI

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